L’homme qui rétrécit, de Richard Matheson (1956)

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Un jour, Scott Carey constate qu’il est frappé d’un mal étrange :

« Avec la régularité d’un mécanisme d’horlogerie, il diminuait d’un septième de pouce chaque jour. » (p.102)

La totalité de son corps rétrécit proportionnellement, sur un rythme lent mais inéluctable. Contrairement à un récit fantastique classique, la métamorphose n’est pas brusque et radicale, elle semble à première vue superficielle mais est vécue comme une dégénérescence contre laquelle il est impossible de lutter, ni même de garder espoir. Lire la suite

Les Affinités, de Robert Charles Wilson (2015)

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Et si nous vivions dans une société découpée en réseaux sociaux de plus en plus sélectifs et fermés ?

INTERALIA

Pour se trouver parmi les autres

(p.23)

Adam Fisk a une famille compliquée, un père et un frère qui ne pensent qu’à la réussite financière, une belle-mère un peu effacée, et un demi-frère, Geddy, fragile et mal dans sa peau. Sa famille vit dans la ville de Schuyler dans l’Etat de New York ; et il n’est soutenu que par sa grand-mère qui finance ses études d’art à Toronto. Mais, suite à une manifestation où il est pris à partie,  il décide de contacter la société InterAlia pour réaliser une série de tests biologiques et psychologiques qui déterminent s’il peut faire partie d’une « Affinité ». Lire la suite

Le monde au XXIIe siècle, PUF la vie des idées.fr (2014)

Il s’agit d’un recueil de textes coordonné par Nicolas Delalande, du Centre d’histoire de Sciences Po, et Ivan Jablonka, professeur d’histoire à Paris 13. Sous-titré Utopies pour après-demain, l’ouvrage, de 2014, illustre la tendance récente qui consiste à renouer avec le genre utopique. Si pas pour déboulonner la dystopie, à tout le moins, pour contrebalancer sa pléthorique production.

Un des atouts de cet ouvrage, c’est qu’il fait intervenir un certain nombre d’expertises, par lesquelles on suit les lignes de courbe déjà existantes avec un fond de vraisemblance. On ne rêve pas d’Eldorado, et on ne refait pas le monde à la sauce Shadocks – même si celui-ci ne manquait pas de charme ! -. C’est donc un vingt-deuxième siècle plausible qui nous est proposé, et conformément à l’idée de départ de l’ouvrage, un monde meilleur que le nôtre. On est donc plus sous le parrainage de Fourier ou Cabet, que celui d’Orwell ou d’Huxley.

Ainsi, Jean Gadrey imagine un vingt et unième siècle au futur antérieur, où l’on retrace les grandes étapes de la réduction des écarts entre les salaires, dans Quand les écarts de revenus furent enfin plafonnés. Texte intéressant et séduisant. Son talon d’Achille, c’est que le point de bascule de la législation est positionné entre les années 2010-2020… Or, il ne s’est pas passé grand-chose ces derniers temps en la matière ! Mais la question de l’argent et des revenus est souvent absente des fictions utopiques, et on apprécie qu’il soit ici enfin pris en compte.

Autre exemple : le texte d’Yves Sintomer, qui envisage l’extension de l’usage du tirage au sort dans le fonctionnement de nos démocraties. À retenir. Et cette méthode de gouvernance a déjà fait ses preuves sur certains points du globe.

On est plus sceptique avec le texte de François de Singly, Quand nous avons aboli le mariage, qui ne manque pas d’intérêt, mais le contenu idéologique pèse fort sur l’anticipation. C’est une chose de permettre à chacun de conquérir sa liberté juridique et sociale, c’en est une autre d’interdire des formes d’union de manière brutale et verticale. En outre, généraliser de manière contraignante l’éducation de tous les enfants par un seul adulte, en ayant supprimé entre eux, au préalable, la filiation naturelle, voilà une idée qui nous rend perplexe. Trop soviétoïde pour nous. On oublie donc les moyens, même si on salue la fin : plus de parité et d’égalité homme/femme.

Deux derniers exemples pour terminer : La Grande Evasion, de Jean Bérard, qui imagine une société où… Il n’y a plus de prison. Parce qu’elles ne sont plus nécessaires. Michel Foucault, viens donc voir ça ! L’auteur imagine qu’on peut faire l’hypothèse d’un telle société, en jouant sur la prévention, la redéfinition et la durée des peines, la fin de l’obsession médiatique et politique pour le fait divers, et du culte du chiffre en matière pénale. On essaie ?

Enfin, texte intéressant là aussi de Jacques Rodriguez : les dérives de la société sanitaire. Réflexion menée à partir du livre Erewhon de Samuel Butler (1872), dans lequel est dépeinte une société où l’on traite les malades comme des criminels, et les criminels… comme des malades.

L’ensemble est complété par 2112, Paris à grande vitesse, de Michel Parent ; De l’incongruité des pratiques agricoles et alimentaires du XXIème siècle de Matthieu Calame. Et, en ouverture, la nouvelle d’Alexis Jenni, C’est quoi, loin ?

Une lecture instructive et plaisante.

Stéphane Croenne

The Leftovers, saison 1, D. Lindelof et T. Perrotta (2014)

Comment vivre, après la disparition soudaine et inexpliquée de 2% de la population mondiale ?

C’est la question qui ouvre le premier épisode de la saison 1 de The leftovers. Des millions de personnes se sont littéralement volatilisées, le 14 octobre, alors qu’elle étaient chez elles, au travail, en voiture, faisaient leurs courses… Comme cette maman qui, sortant de la laverie automatique, portable à l’oreille, constate qu’à l’arrière de la voiture, son bébé n’est plus dans sa nacelle.

Les auteurs placent la porte d’entrée du drame trois ans plus tard, dans la petite ville de Mapleton, qui s’apprête à commémorer l’événement. Rien n’y est plus comme avant. Tout le monde ou presque a perdu quelqu’un, sans pouvoir en faire le deuil. Certain-e-s, même, ont perdu toute leur famille, comme Nora, qui n’a pu que constater la « disparition » de son mari et de ses deux enfants.

La série développe une atmosphère trouble, entre le rêve oppressant, et la réalité brutale et sombre. Le montage est intelligent, efficace, et plusieurs lignes narratives s’enchevêtrent dans chaque épisode.

Le point fort et original de la série, c’est de ne pas se centrer sur la grande Disparition (la « rapture », en anglais). Est-ce une action divine ? – la série est imprégnée de références et de thèmes religieux -, est-ce un bug cosmique ? Tout le monde s’interroge bien-sûr sur cet échantillon d’Apocalypse, mais on n’est pas chez Conan Doyle, la série n’a pas l’ambition de nous emmener sur le terrain d’une énigme à résoudre. On va davantage explorer la psyché des protagonistes, dans un monde où tout est frappé d’absurdité, et où chacun tente de conjurer l’angoisse comme il peut. On suivra le quotidien tourmenté d’un policier de Mapleton, incarné par Justin Theroux, ses enfants, son ex-femme, partie rejoindre une secte qui, face à l’indicible, a choisi le silence total – bonjour Wittgenstein, et la proposition 7 du Tractatus, d’ailleurs évoqué dans la série – on retrouve, dans le rôle de gourou, Ann Dowd, ultra-convaincante (Tante Lydia, dans La Servante écarlate). Et le génialissime Christopher Eccleston, dans le rôle du pasteur.

On comprend assez vite qu’on aura peu d’éléments explicatifs à propos de cette « volatilisation ». Mais l’essentiel n’est pas là. Il s’agit plutôt de mesurer l’impact des absents sur les présents, les éclaboussures du vide sur la vie, la trace du Néant sur l’Etre. Personne n’en sort indemne. Et entre psychologie, religion, philosophie, le bassin de questions posées par la saison 1 est très vaste.

À noter la musique de Max Richter, lancinante, délicatement torturée, au top.

A lire : Les disparus de Mapleton, de Tom Perrotta, roman dont est tirée la série. 

Saison 2 à suivre !

Stéphane Croenne

Je suis la reine, d’Anna Starobinets (Folio SF, 2015)

Je suis la reine est un recueil de nouvelles fantastiques de l’auteure russe Anna Starobinets, publié d’abord par les éditions Mirobole, et remarquablement traduit par Raphaëlle Pache.

Coup de cœur absolu pour cet ouvrage. La qualité est homogène, chaque nouvelle se distingue de l’ensemble par son idée, tout en s’insérant dans l’atmosphère générale qui se dégage de l’œuvre. L’atmosphère justement : on se trouve à la couture du fantastique et du réalisme, avec une constante très sombre. Dans les six nouvelles, le décor initial est toujours la réalité ordinaire, triviale, même s’il faut éviter ici les poncifs sur « le fantastique russe ». On aimerait faire le rapprochement avec Gogol pour la richesse foisonnante des figures de l’étrange (les Nouvelles de St-Petersbourg), mais il y a presque toujours chez Gogol un arrière-fond très nettement social et politique. Anna Starobinets s’attache davantage aux questions d’identité, à la nature opaque et bizarre de l’existence. On est toujours seul, dans ce recueil. On ne connaît jamais vraiment son prochain, son voisin, sa famille. On ne se connaît pas soi-même. La plupart du temps, on assiste au basculement du névrotique au psychotique, la réalité ordinaire du départ devient peu à peu un univers inquiétant et noir, où les points de repère de la normalité volent en éclat. Ce qui justifie le tour fantastique de l’écriture, économe dans ses moyens, mais puissante dans ses effets dérangeants.

La première nouvelle, les Règles, met en scène un jeune garçon qui de manière maniaque et irrépressible applique à chaque instant de son quotidien de petites règles strictes, rigoureuses dans leur nécessité, et toujours absurde dans leur (non) sens. Une seule de ces règles mal observée, et voici l’enfant, totalement débordé par son mal-être et écrasé par cette mécanique qui le broie comme un destin… Bientôt, il se sent coupable des malheurs frappant sa famille, comme si les « Règles » le punissaient du moindre écart… Il ne lui reste plus qu’à se lancer dans le genèse et le respect de nouvelles exigences, toujours plus inquiétantes, asphyxiantes et dangereuses…

Dans la nouvelle La famille, un homme se rend progressivement compte que toutes les choses qui constituent sa vie lui sont totalement étrangères… Sa femme, son chien, son adresse… Et le puzzle n’est pas près de se reconstituer…

La nouvelle la plus imposante, éponyme du recueil, Je suis la reine, n’est pas sans rappeler La métamorphose de Kafka. Mais la dynamique du texte est renversée : dans la Métamorphose, le protagoniste a un corps d’insecte, immédiatement perçu et vécu comme tel par lui-même et par l’entourage, tandis que son esprit, bon an mal an, demeure celui d’un humain qui raisonne, et qui tente de se manifester aux autres. Ici en revanche, Maxime, tombé malade à la suite d’une promenade dans la forêt de Iassenievo avec sa mère et sa sœur jumelle, conserve son apparence de garçonnet. Mais quelque chose de noir et de froid s’installe en lui… Analytique, organisé, et foncièrement malveillant. Une créature (plurielle) s’empare de son âme, prend lentement le pouvoir… La lecture du journal de l’enfant (qui permet à Anna Starobinets de déplacer le point focal de la narration et de jouer ainsi le dévoilement) explique l’éclatement progressif de l’identité de Maxime, de sa disparition, et rend compte des bouleversements observés dans ses manies et son comportement toujours plus dérangeant et inhumain. Ainsi, on glisse toujours vers l’horrifique mental, le malade. La psyché assistant à sa propre perdition. D’ailleurs, le titre, Переходный возраст, croit se souvenir votre serviteur, peut se traduire par « âge transitoire » : on est dans le passage obscur qui mène du normal au pathologique, et de l’ordinaire au fantastique. Une allégorie de l’adolescence ? Peut-être.

Dans le même ordre d’idée, évoquons la nouvelle J’attends, où un homme laisse pourrir un pot de soupe dans son réfrigérateur… Glauque, et plausible. Bientôt, la pourriture ainsi cultivée devient une sorte de créature, pour laquelle le protagoniste aliène de manière radicale toute son existence…

Pour la nouvelle L’agent, on laissera au lecteur le soin de découvrir par lui-même l’idée de départ assez remarquable (difficile d’en parler sans anéantir la portée du texte, on se contentera de cet humble teasing).

Enfin, L’éternité selon Yacha, quoique toujours sombre, est peut-être le texte qui se distingue le plus des autres par son propos. En effet, il ouvre littéralement sur une dimension métaphysique inattendue mais bien amenée, et nous fait sortir du bizarre existentiel pour tendre vers une vision cosmologique, une histoire du monde, une clef du réel… Et c’est la science-fiction qui pointe le bout de son nez. Bref, on en redemande !

Stéphane Croenne

Neverwhere, de Neil Gaiman (1996)

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Après avoir créé la bande-dessinée Sandman et avoir coécrit le roman De bons présages avec Terry Pratchett, Neil Gaiman se lance enfin dans son premier roman avec un coup de maître.

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Neverwhere nous plonge dans un conte de fantasy urbaine qui croise un imaginaire à la Lewis Carroll avec la noirceur d’Edgar Poe, produisant un univers original d’où on a peine à s’extraire.

« Cher journal. Vendredi j’avais un emploi, une fiancée, un foyer et une vie qui avait un sens. (Enfin, pour autant qu’une vie puisse avoir un sens.) Puis j’ai trouvé une fille blessée qui saignait sur le trottoir, et j’ai voulu jouer au bon samaritain. A présent, plus de fiancée, plus de foyer, plus d’emploi, et je tourne en rond à 30 mètres en-dessous des rues de Londres, avec l’espérance de vie prévisionnelle d’un éphémère suicidaire. » (chapitre 6, p.135)

Nous suivons d’abord Richard Mayhew, un jeune homme d’affaire londonien sans histoire, fiancé à l’altière Jessica, sur le ton de la comédie romantique : Jessica l’aime-t-elle réellement, et Richard pense-t-il suffisamment à leur relation ? Mais bien vite il se détourne d’elle et recueille Door (« Porte » en vf), une jeune femme blessée et pourchassée par deux gentlemen tueurs, les abominables M. Vandemar et M. Croup. Sa rencontre avec Door le plonge alors dans un deuxième monde, le Londres d’En-Bas, celui que tout le monde ignore ou feint d’ignorer, peuplé de personnes pauvres et isolées qui tentent de survivre tant bien que mal dans des souterrains labyrinthiques en étant jetées les unes contre les autres.

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« Il y a deux Londres. Le Londres d’En-Haut, celui où vous viviez, et le Londres d’En-Bas, sa partie souterraine, peuplée d’habitants qui sont tombés par des fissures du monde. A présent, vous êtes l’un d’entre eux. Au revoir. » (p.126)

A l’aide d’un principe simple, Gaiman ré-explore le plan du métro londonien et invente pour chaque station un lieu ou un être souterrain d’où elle tire son nom : on croisera le Comte qui habite Earl’s Court, Blackfriars est gardé par des moines noirs, Islington est le nom d’un ange qui vit caché… Cette exploration d’un Londres alternatif suit la quête des personnages, de Door qui cherche à échapper aux deux tueurs et résoudre le mystère de ce qui est arrivé à sa famille, à l’aide du Marquis de Carabas et de la garde du corps Hunter, et Richard est emporté par cette galerie de personnages tout en demandant s’il sera encore possible de renouer avec sa vie normale, celle du Londres d’En-Haut. Ainsi l’irruption du fantastique d’abord hors-champ devient petit à petit une norme qui n’étonne plus personne, et on regretterait presque que ce sombre roman initiatique se lise si vite et doive à un moment prendre fin.

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A noter que Neverwhere a d’abord été conçu comme le scénario d’une série de la BBC, mais voyant la plupart de ses idées dénaturées au cours du tournage, Gaiman a finalement préféré en tirer un roman à part ; qu’en serait-il devenu si cette série était rebootée de nos jours ?

Assurance sur la mort, de James M. Cain (1937)

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J’ai observé le feu un bon moment. J’avais intérêt à me retirer du jeu avant qu’il ne soit trop tard, je le savais. Mais il y avait ce truc en moi qui me poussait toujours plus près de l’abîme. (p.22)

Le narrateur, Walter Neff, travaille comme agent d’assurances pour la General Fidelity of California. Il sonne chez un client, Mr Nirdlinger, pour lui proposer de renouveler son assurance auto, et rencontre sa femme Phyllis, visiblement peu vêtue et plus intéressée par une assurance accidents. Lire la suite

De bons présages, de Terry Pratchett & Neil Gaiman (1990)

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Voici un bien curieux roman, rempli de personnages excentriques à profusion, et écrit par deux auteurs qui se complètent bien : Terry Pratchett est déjà l’auteur de plusieurs volumes des Annales du Disque-Monde et il poursuit ici sa satire du monde réel dans un univers de fantasy débridé, alors que Neil Gaiman n’est encore l’auteur que de la bande dessinée Sandman et n’a pas encore écrit de roman singulier (il le fera plus tard avec Neverwhere) : ici c’est lui qui va chercher des personnages dans le bestiaire de la mythologie chrétienne et ancre l’histoire dans un monde étrange mais proche du nôtre. Oeuvre hybride dans sa genèse, ce roman croise deux univers et deux façons d’écrire d’une façon très heureuse.

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Les « bons présages » annoncés dans le titre sont l’oeuvre de Agnès Nutter, qui a prophétisé dès 1655 une bonne partie de l’avenir du monde d’une manière très « belle et bonne », et son livre de prophétie tombe entre les mains d’Anathema Device, considérée comme une sorcière dans notre monde contemporain. Malheureusement, les vers de la prophétesse semblent à première lecture très obscurs, et ne prennent réellement sens qu’après que les faits annoncés ont déjà eu lieu. Et l’événement principal vers lequel convergent tous les personnages du roman, bon gré mal gré, ce n’est rien moins que la fin du monde, fixée à samedi prochain, juste après l’heure du thé. Onze ans auparavant, l’Antéchrist est né dans un petit hôpital britannique près de Tadfield et minutieusement échangé avec un autre, sauf que l’échange a également eu lieu avec un 3e bébé sans que personne n’ait réalisé le quiproquo. A présent, c’est Adam, 11 ans, à la tête de son gang d’amis, qui est promis à accomplir la destruction du monde, conformément à la prophétie.

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Sauf que deux personnages choisissent de former une alliance improbable afin d’empêcher la fin du monde : d’un côté, l’ange Aziraphale collectionne les éditions rares dans sa propre librairie qui doit faire fuir à tout prix tous les clients potentiels, et il est chargé  de répandre le bien au service du plan « ineffable »; de l’autre le démon Crowley (« Rampa » dans la traduction française), arborant des lunettes noires permanentes au volant de sa Bentley qu’il conduit à toute vitesse à travers la campagne anglaise (au son inévitable de la musique de Queen), et chargé de faire le mal, en principe. Sauf que ces deux individus ont appris à se connaître l’un l’autre et à aimer ce monde humain, et ne sont guère réjouis à l’idée de ne plus pouvoir y oeuvrer. C’est donc contre la volonté de leurs supérieurs qu’ils entreprennent tous deux secrètement de contrecarrer la venue de la fin.

Jadis, Aziraphale avait déjà essayé de lui expliquer cela. Tout le problème, c’est que quand un humain se montrait bon ou mauvais, c’est parce qu’il voulait être ainsi. Alors que les gens comme Crowley et, bien entendu, lui-même, étaient réglés de cette façon dès le commencement. Les gens ne pouvaient devenir saints, selon lui, que s’ils avaient l’occasion de devenir vraiment vicieux. (p.48)

Dans les interstices de ce triangle constitué par l’enfant maléfique et les deux adversaires coéquipiers, on croise toute une galerie de personnages aussi décalés les uns que les autres, et dont les trajectoires finissent par s’emboîter petit à petit, dans l’intervalle qui sépare mercredi de samedi, le jour prévu pour l’Apocalypse. Cet ajout incessant de personnages fait d’ailleurs d’une part la richesse de l’intrigue, qui reste rarement auprès des mêmes, mais cela peut donner aussi le sentiment de se perdre, quand il faut suivre l’évolution de personnages qu’on ne connaît que par de brefs aperçus un peu espacés.

Et bien sûr, comme toute oeuvre signée par Terry Pratchett, ce roman est placé sous le signe de l’humour permanent, dans les commentaires ironiques du narrateur, ou bien ses notes de bas de page où il s’efforce d’expliquer pour le public américain le sens de certaines pratiques typiquement british, ou encore la satire des personnages religieux qui ne manquent pas de lucidité sur l’étroitesse de leur pouvoir réel ou sur la complexité du monde humain, ni totalement angélique ni complètement démoniaque. Un roman réjouissant, qui tente de se renouveler de pages en pages et insuffle un souffle mythologique urbain signé Gaiman à l’imaginaire toujours débridé de Pratchett.

Ce roman a été adapté en série télévisée par la BBC en 2019

Supernormal, de Robert Mayer (1977)

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Il y a longtemps, David Brinckley était un super-héros. Son pseudonyme n’est pas révélé, mais c’est une sorte d’alias parodique de Superman, seul survivant de la planète Cronk, élevé par des humains et devenu reporter le jour aux côtés de Peggy. Super-héros en collants et au masque indigo, ses ennemis jurés sont Demoniac et Pxyzsyzygy, son seul point faible est la cronkite, débris de sa planète.

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