Sans un bruit, de John Krasinski (2018)

Bonne surprise pour les amateurs d’angoisse : Sans un bruit, de John Krasinski. Mais que nous vaut un tel enthousiasme ? Certainement pas le point de départ : des aliens ont élu domicile sur Terre depuis 89 jours pour se remplir la panse. Jusque-là, rien de neuf à l’horizon, mon commandant. Non, ce qui donne un tour singulier à ce film, c’est l’option choisie pour le mode de prédation : le son (bon, ben c’est le titre, donc). D’un point de vue sensoriel, le début du film est une réussite. Une famille s’organise, dans sa maison perdue en pleine cambrousse, pour créer un quotidien où tout bruit doit être impérativement proscrit, sous peine de voir débarquer des grosses bêtes très moches, peu accessibles au dialogue constructif (Bye bye Premier contact), et surtout, aveugles certes, mais dotés d’un sens de l’ouïe redoutable. Chaque geste, chaque mot, chaque pas sur la mauvaise planche peut faire surgir la terreur.

Et ne faire aucun bruit, dans un univers post-apo, avec des enfants… forcément, ça stresse. On a rarement vu une salle de cinéma aussi calme. Un film d’horreur ? D’abord une expérience sensorielle, où le son est le personnage central.

Dans un coin de la tête : les films consacrés à l’Occupation. La fouille des maisons par la Gestapo.

Les enfants, justement : on ne dira rien de la scène d’ouverture, ou plus exactement, la scène 2 de l’Acte I : à la fois très attendue et stupéfiante. Pour le reste : une jeune ado sourde et muette, qui négocie le silence comme elle peut dans un monde qui ne lui dit rien ; un gamin terrifié auquel on va demander beaucoup de cran ; et un troisième qui arrive… Car oui, maman est enceinte (Acte II, scène 1, après une longue ellipse temporelle). La scène d’accouchement ? Des trouvailles, une comédienne impeccable, un montage plutôt intelligent. Et le stress monte encore d’un cran. Un bon film, on vous dit. Pas un énième « Home Invasion » vu et revu.

Autre point à mettre au crédit de la réalisation : il n’y a pas de surenchère dans l’horrifique. On est finalement plus proche de Hitchcock que de Ridley Scott. Pour les amateurs d’organismes imaginaires et de bestioles interstellaires dont l’auteur de ces lignes fait partie, pas de panique : on a le temps de voir le résultat : la « tête » qui n’est rien d’autre qu’une sorte de gros artichaut auditif est une idée assez originale. Mais Krasinski nous épargne les explosions de sang et l’hémoglobine gratuite. Amateurs de gore, passez votre chemin. Il n’y en aura pas assez pour vous.

Ainsi, on aura apprécié les nombreuses idées qui construisent l’intelligence de ce film : comment masquer les pleurs d’un nourrisson sans le mettre en danger (un tuyau pour les jeunes parents ?), dans un monde où le silence est la condition de la survie. Ou encore, comment un simple clou qui dépasse d’une planche peut créer un point d’attente particulièrement pénible et efficace. Ou enfin, comment faire d’un silo à grains un véritable théâtre d’angoisse.

Pour éviter le dithyrambe, car il faut toujours espérer mieux, il y a bien deux ou trois faiblesses à relever : comment peut-on prendre le risque de faire un enfant dans un tel monde, et mettre en danger l’ensemble de la famille ? Mais bon, admettons la thèse de « la vie qui doit continuer ». Ensuite : la petite maison de campagne est tout de même assez high-tech et très énergivore. On a peut-être raté un élément explicatif, mais l’électricité, il y en a donc toujours ? Après tout, peut-être. Mais surtout : on apprend au milieu du film que les gros bruits masquent les petits, et qu’on est en sécurité lorsqu’on discute normalement auprès d’une cascade. Mais alors, étant donné l’enjeu, pourquoi ne pas aller s’installer auprès d’une source de bruit importante et continue, au lieu de s’isoler dans une baraque dangereusement calme au milieu de nulle part ? Attachement au foyer ?… Aux souvenirs ?… Commodités pratiques ?… Peut-être, peut-être…

Mais ces questions n’enlèvent rien à l’intérêt de ce film, pour les amateurs du genre. On n’avait pas adhéré autant à un film de prédation depuis Hidden, pour ne pas dire Les Chasses du comte Zaroff ! Alors ne boudons pas notre plaisir.

                                                                                                                   Stéphane Croenne

Pour prolonger : à lire, l’interview des principaux comédiens du film dans le N°101 de SF mag

sans un bruit

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Sous béton, de Karoline Georges (2011)

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Dans un monde détruit depuis bien longtemps par la pollution et les catastrophes naturelles, ce qui reste de l’humanité se retrouve parquée dans un Edifice gigantesque de béton. Chaque famille vit cloîtrée dans une cellule minuscule, d’où personne n’a le droit de sortir, à moins d’être expulsé et condamné à une mort immédiate. Lire la suite

Poumon vert, de Ian R. MacLeod (2002)

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« on ne revient jamais à l’endroit qu’on a quitté, ne l’oublie pas. » (p.103)

Cette novella dépeint un univers de fantasy où les hommes sont quasiment absents. Sans qu’il soit besoin d’en donner de longues explications, les femmes vivent entre elles, élèvent leurs filles et s’organisent dans leurs propres communautés, les haremleks. Jalila est ainsi élevée par ses mères, et elle fait l’expérience du passage à l’âge adulte quand il lui pousse un poumon vert, vers l’âge de 12 ans.

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Blast, de Manu Larcenet (2014)

Blast est un roman graphique en 4 tomes paru chez Dargaud entre 2009 et 2014.

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Dans une ambiance de roman noir, deux policiers taciturnes assurent l’interrogatoire de Polza Mancini, 38 ans, marginal mêlé à plusieurs affaires de meurtre. Ancien critique gastronomique frappé d’obésité, il a assisté aux derniers instants de son père qui l’a toujours haï et a décidé à ce moment de se couper de la société pour aller vivre dans ses marges, en forêt, au hasard de ses rencontres, éternel nomade errant dans des paysages sauvages et austères. Lire la suite

Marionnettes humaines, de Robert Heinlein (1951)

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Il est peut-être trop tard : les extraterrestres ont atterri, et ils ont bien pour projet de conquérir la Terre en faisant des humains leurs esclaves.

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Ils n’ont rien de bien terribles en eux-mêmes, ni énergie ni armes de destruction, mais ils s’implantent malicieusement comme des parasites dans le dos de leur hôte, pour contrôler sa volonté et le moindre de ses gestes. Comme personne ne semble s’apercevoir de l’invasion, celle-ci a d’autant plus de chances de progresser et de les mener vers la victoire totale, ville après ville, continent après continent. Lire la suite

Les bonnes manières, de Marco Dutra & Juliana Rojas (2017)

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Une belle surprise venue du Brésil, qui revisite les codes du fantastique au service d’un conte humaniste de toute beauté.

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Le film commence par le rapprochement de deux êtres que tout sépare, deux femmes de couleur de peau différente, de milieu différent et au tempérament différent. Ana est enceinte et embauche Clara comme aide au ménage en attendant de devenir la nourrice de son enfant. Des deux femmes, nous ne savons pas grand chose, Clara vient « de loin » et a besoin d’argent pour payer son loyer, Ana ne voit plus sa famille et ne connaît pas le père de son enfant ; seule son histoire nous sera brièvement contée en aquarelles fixes, et leur histoire commune sera ponctuée de berceuses prises en charge par les personnages face caméra.

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‎Clara est celle qui prend soin de la mère, puis de l’enfant, malgré la menace monstrueuse qui rôde et risque à tout moment de bouleverser leur vie ; elle doit faire face à l’insouciance de l’un et de l’autre qui souhaitent simplement qu’on leur permette d’être heureux, et entreprend de préserver le secret pour les protéger, jusqu’à ce que l’enfant devienne capable de se défendre seul.

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Parfois comédie sentimentale, parfois drame d’apprentissage, émaillé de clins d’œil à la grossesse compliquée de Rosemary’s Baby, aux cicatrices vampiriques qu’il vaut mieux cacher durant la journée, ou à la foule des villageois chassant la créature du docteur Frankenstein, et au monstre principal que nous voyons naître et grandir malgré sa malédiction d’une façon si humaine, jusqu’au plan final d’ouverture qui tient la promesse de nous éblouir.

Ghostland, de Pascal Laugier (2018)

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Une famille entièrement féminine. Pourquoi aucun homme ? Car les hommes sont ici les monstres, et des sadiques qui comptent sur le masochisme de leurs victimes féminines, réduites à des poupées un peu trop vivantes. Quelle est leur motivation ? Les lois du genre rendent la question superflue, il suffit de les voir se précipiter sur leurs victimes à grands renforts de musique stridente, de cris et de sang versé.

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Une mère et ses deux filles, deux sœurs en concurrence, et la cadette fan de Lovecraft et aspirante écrivaine d’horreur, qui se la joue tardivement Carrie dès l’arrivée. Une vieille maison abandonnée et remplie de poupées de porcelaine qui aiment surgir à l’improviste.

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Cela fait beaucoup de clichés pour démarrer cette histoire très convenue de séquestration, et du côté des effets la subtilité n’est pas non plus de mise, il faut toutes les 3 minutes donner un frisson facile et éphémère au spectateur, qu’il en aie pour son argent. Puis ellipse temporelle et retour sur les lieux du drame, et ça commence à s’améliorer, et à donner au grand guignol de pacotille un peu plus l’épaisseur d’une véritable histoire. La deuxième moitié plonge à nouveau dans l’horreur mais d’une façon un peu plus maîtrisée, même si les clichés et le tape a l’œil ne sont jamais très loin dans la mise en scène. Cette seconde moitié rattrape plutôt le film, qui était plutôt mal parti.

Les garçons sauvages, de Bernard Mandico (2017)

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Bernard Mandico nous offre ici un véritable ovni cinématographique qui nous plonge dans un délire visuel de toute beauté et questionne certains a priori.

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Le film s’ouvre sur une scène en noir & blanc, la nuit sur le rivage, un jeune garçon attrape une bouteille et découvre son corps hermaphrodite doté d’un unique sein. Ainsi débute le conte fantastique qui concerne une bande de 5 garçons dépravés ne songeant qu’à jouir de tout aux dépends de leurs familles et de leurs proies, jusqu’à un « incident » malheureux où leur professeur de théâtre perd la vie, après qu’ils aient abusé d’elle.

1280x720-sauAprès une superbe scène de procès où ils tentent de se disculper devant l’incrédulité du procureur, l’ultime solution survient dans la personne du capitaine hollandais, qui se vante de pouvoir dompter n’importe quelle brute sauvage au bout d’un mois en mer, et au moyen d’un régime alimentaire un peu spécial. Asservis par le capitaine, les 5 jeunes gens connaîtront l’île des plaisirs, et la transformation de tout leur être, les uns après les autres.

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L’île elle-même offre des visions d’une nature orgiaque où les symboles phalliques prolifèrent dans la végétation, et où l’humain est incrusté dans le minéral. A partir d’un conte assez manichéen où la masculinité se constitue en problème pour toute civilisation mais où les 5 garçons sont interprétés par 5 brillantes actrices, c’est leur transformation qui trouble nos catégories de genre et nous procure une expérience narrative plutôt unique.