Les bonnes manières, de Marco Dutra & Juliana Rojas (2017)

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Une belle surprise venue du Brésil, qui revisite les codes du fantastique au service d’un conte humaniste de toute beauté.

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Le film commence par le rapprochement de deux êtres que tout sépare, deux femmes de couleur de peau différente, de milieu différent et au tempérament différent. Ana est enceinte et embauche Clara comme aide au ménage en attendant de devenir la nourrice de son enfant. Des deux femmes, nous ne savons pas grand chose, Clara vient « de loin » et a besoin d’argent pour payer son loyer, Ana ne voit plus sa famille et ne connaît pas le père de son enfant ; seule son histoire nous sera brièvement contée en aquarelles fixes, et leur histoire commune sera ponctuée de berceuses prises en charge par les personnages face caméra.

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‎Clara est celle qui prend soin de la mère, puis de l’enfant, malgré la menace monstrueuse qui rôde et risque à tout moment de bouleverser leur vie ; elle doit faire face à l’insouciance de l’un et de l’autre qui souhaitent simplement qu’on leur permette d’être heureux, et entreprend de préserver le secret pour les protéger, jusqu’à ce que l’enfant devienne capable de se défendre seul.

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Parfois comédie sentimentale, parfois drame d’apprentissage, émaillé de clins d’œil à la grossesse compliquée de Rosemary’s Baby, aux cicatrices vampiriques qu’il vaut mieux cacher durant la journée, ou à la foule des villageois chassant la créature du docteur Frankenstein, et au monstre principal que nous voyons naître et grandir malgré sa malédiction d’une façon si humaine, jusqu’au plan final d’ouverture qui tient la promesse de nous éblouir.

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Ghostland, de Pascal Laugier (2018)

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Une famille entièrement féminine. Pourquoi aucun homme ? Car les hommes sont ici les monstres, et des sadiques qui comptent sur le masochisme de leurs victimes féminines, réduites à des poupées un peu trop vivantes. Quelle est leur motivation ? Les lois du genre rendent la question superflue, il suffit de les voir se précipiter sur leurs victimes à grands renforts de musique stridente, de cris et de sang versé.

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Une mère et ses deux filles, deux sœurs en concurrence, et la cadette fan de Lovecraft et aspirante écrivaine d’horreur, qui se la joue tardivement Carrie dès l’arrivée. Une vieille maison abandonnée et remplie de poupées de porcelaine qui aiment surgir à l’improviste.

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Cela fait beaucoup de clichés pour démarrer cette histoire très convenue de séquestration, et du côté des effets la subtilité n’est pas non plus de mise, il faut toutes les 3 minutes donner un frisson facile et éphémère au spectateur, qu’il en aie pour son argent. Puis ellipse temporelle et retour sur les lieux du drame, et ça commence à s’améliorer, et à donner au grand guignol de pacotille un peu plus l’épaisseur d’une véritable histoire. La deuxième moitié plonge à nouveau dans l’horreur mais d’une façon un peu plus maîtrisée, même si les clichés et le tape a l’œil ne sont jamais très loin dans la mise en scène. Cette seconde moitié rattrape plutôt le film, qui était plutôt mal parti.

Les garçons sauvages, de Bernard Mandico (2017)

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Bernard Mandico nous offre ici un véritable ovni cinématographique qui nous plonge dans un délire visuel de toute beauté et questionne certains a priori.

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Le film s’ouvre sur une scène en noir & blanc, la nuit sur le rivage, un jeune garçon attrape une bouteille et découvre son corps hermaphrodite doté d’un unique sein. Ainsi débute le conte fantastique qui concerne une bande de 5 garçons dépravés ne songeant qu’à jouir de tout aux dépends de leurs familles et de leurs proies, jusqu’à un « incident » malheureux où leur professeur de théâtre perd la vie, après qu’ils aient abusé d’elle.

1280x720-sauAprès une superbe scène de procès où ils tentent de se disculper devant l’incrédulité du procureur, l’ultime solution survient dans la personne du capitaine hollandais, qui se vante de pouvoir dompter n’importe quelle brute sauvage au bout d’un mois en mer, et au moyen d’un régime alimentaire un peu spécial. Asservis par le capitaine, les 5 jeunes gens connaîtront l’île des plaisirs, et la transformation de tout leur être, les uns après les autres.

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L’île elle-même offre des visions d’une nature orgiaque où les symboles phalliques prolifèrent dans la végétation, et où l’humain est incrusté dans le minéral. A partir d’un conte assez manichéen où la masculinité se constitue en problème pour toute civilisation mais où les 5 garçons sont interprétés par 5 brillantes actrices, c’est leur transformation qui trouble nos catégories de genre et nous procure une expérience narrative plutôt unique.

Sukkwan Island, de David Vann (2008)

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De 1845 à 1847 le philosophe Henry David Thoreau entreprenait de vivre seul en autarcie autour de l’étang de Walden, et inspirait plus tard le genre du nature writing et de nombreux projets de rupture avec la civilisation et de retour à la nature : contre les travers du confort moderne, il y est question d’affronter seul les forces de la nature et de recréer à soi seul le strict nécessaire pour vivre, et ce faisant apprendre à revivre.

Et tous deux, au beau milieu de la nature, ne connaissaient pas les folies de l’humanité et vivaient dans la pureté. (p.93)

En 2008, David Vann reprend ce type de projet dans une ambiance autrement noire et pessimiste. C’est sur Sukkwan Island, une île perdue de l’Alaska, qu’il met aux prises deux personnages solitaires, un père et son fils, qui après s’être longtemps perdus vont tenter l’expérience de se retrouver tous deux face à la nature hostile. Jim, le père, est un dentiste poursuivi par son obsession pour les femmes, il a fondé une famille avec son épouse Elizabeth, leurs enfants Roy et Tracy qui ont vécu plus ou moins heureux à Ketchikan en Alaska, jusqu’au divorce ; puis il a tenté de fonder un nouveau couple avec Rhonda, jusqu’à une autre infidélité… Et maintenant qu’il se retrouve seul, il projette de renoncer à sa carrière, acheter une modeste cabane sur Sukkwan Island et réapprendre à vivre ; mais comme il se sent seul et souvent déprimé, il propose à son fils Roy, 13 ans, de l’accompagner pour un an, après l’avoir longtemps perdu de vue. Contre toute attente, Roy accepte, et tous deux rassemblent armes et provisions pour affronter l’hiver, loin de toute civilisation. Mais là, les choses commencent à aller de travers. Jim croit être armé pour ce type de vie sauvage, mais ses initiatives se heurtent invariablement à la complexité des éléments, les premières provisions sont rapidement vandalisées par un ours, il ne sait pas exactement comment s’y prendre pour construire un abri sûr ; son fils l’assiste courageusement et essaye de ne pas trop souligner ses échecs successifs, toujours sur le point d’abandonner toute l’entreprise dès qu’un hélicoptère repassera les ravitailler ; chaque soir, il entend impuissant son père sangloter longuement… Le décalage se creuse chaque jour davantage entre les bonnes intentions de Jim et les revers qu’il essuie, et par conséquent entre lui et son fils qu’il peine à comprendre.

Je crois que j’ai vécu trop longtemps au mauvais endroit. J’avais oublié à quel point j’aime être près de l’eau, à quel point j’aime voir les montagnes se dresser comme ça, et sentir l’odeur de la forêt, aussi. (…) Je ne sais pas à quoi c’est dû, je ne me suis jamais senti chez moi toutes ces années, je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Quelque chose me manquait, mais j’ai le sentiment qu’être ici avec toi va tout arranger. Tu vois ce que je veux dire ?
Son père le regardait, mais Roy ne savait pas comment discuter avec lui sur le ton. Ouais, fit-il, mais il ne voyait pas. Il ne comprenait pas ce que racontait son père, ni pourquoi il parlait ainsi. Et si les choses ne se passaient pas comme son père disait qu’elles allaient se passer ? Que feraient-ils alors ? (pp.21-22)

Le style de ce roman semi-autobiographique rappelle parfois celui de La route de McCarthy, alternant entre description sobre des faits et monologue intérieur du personnage en question. La situation s’étiole ainsi petit à petit, et l’épopée à huis clos prend vite une tournure dramatique inattendue, qui s’enfonce dans une noirceur qui prend aux tripes le lecteur.

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Ce roman est paru en 2010 aux éditions Gallmeister.

Avaler du sable, d’Antonio Xerxenesky (2010)

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Ce roman du brésilien Antonio Xerxenesky croise plusieurs genres a priori hétérogènes :

– il s’agit d’abord de reprendre les codes du western, avec son individualisme héroïque et ses rivalités réglées par le droit du plus fort, sauf qu’ici, dans la petite ville perdue de Mavrak, en lieu et place de héros, on trouve un shérif un peu trop courtois pour faire régner l’ordre et des personnages lâches et repliés sur eux-mêmes. Deux familles se font une guerre aux origines immémorielles, les Ramirez qui distillent la téquila et les Marlowe spécialisés dans le whisky ; chaque clan soupçonne l’autre des pires méfaits et attend la moindre occasion pour le défaire.

– Au milieu de cet affrontement, on retrouve le dilemme de deux jeunes gens amoureux l’un de l’autre, les Roméo & Juliet de Mavrak, mais bien loin du romantisme attendu.

– Et enfin le conflit familial laisse peu à peu la place au fantastique post-apocalyptique, avec la convocation des zombies, chargés d’anéantir le camp adverse, s’ils réussissent à faire la différence entre les deux camps.

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Antonio Xerxenesky joue ainsi avec les codes et les genres, et la véritable originalité de son roman tient dans son dispositif métatextuel : à intervalles réguliers, la narration s’interrompt pour mettre en scène le narrateur lui-même, Juan, qui tient coûte que coûte à relater les horribles événements connus par ses ancêtres, et doit lutter contre une machine à écrire récalcitrante, l’alcool, un traitement de texte trop perfectionné qui altère ce qu’il écrit à la moindre manipulation malheureuse, et son fils avec qui il essaye de renouer tant bien que mal.

« Des morts-vivants au Far West ?
– Oui, je sais. C’est ce qui s’est passé, fiston. Je ne peux pas le prouver, il ne reste que ce qui m’a été raconté. C’est à moi de retranscrire l’histoire des Ramirez.
– Intéressant.
– Tu trouves, vraiment ?
– Oui. J’ai lu quelque chose d’un jeune écrivain qui a lui aussi écrit un western avec des zombies.
– Sérieusement ? Je crois qu’il y avait pas mal de morts-vivants au Far West, à la fin du siècle dernier.
– Mais son histoire est différente de la tienne. Il écrit sur un vieil homme qui écrit un western avec des morts-vivants.
– Quelle idée ! Pourquoi quelqu’un écrirait sur quelqu’un qui écrit ? » (p.111)

Et quand Juan le narrateur reprend le fil de son récit mettant en scène Juan le personnage, il s’essaie à différents dispositifs d’écriture, une fois en dialogues de théâtre, une autre fois dans une double colonne mettant en abyme la course-poursuite de deux personnages. Ce jeu permanent, à l’intérieur et à l’extérieur du texte, produit une lecture passionnante et réjouissante qui a le mérite de bousculer un peu nos habitudes.

Ce roman a été publié chez Asphalte en 2015 et disponible en Charybde

Lu sur les recommandations de la salle101

Renaissance, de Ken Liu (2015)

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La Terre a subi une invasion extraterrestre il y a plusieurs années, et les Tawnins ont réussi à dominer l’espèce humaine au terme d’inoubliables violences. Mais le conflit a laissé la place à une ère de coopération et de pacifisme sans précédent. En signe de fraternité, les anciens envahisseurs se mettent en couple interespèce avec des humains, et les aident à réformer leurs institutions et leurs anciennes coutumes. Bien sûr, il reste des terriens revendicatifs qui ne sauraient leur pardonner, et qui vont parfois jusqu’à commettre des actes terroristes contre ceux qu’ils considèrent toujours comme des occupants illégitimes. Lire la suite

Nouveau modèle, de Philip K. Dick (1953)

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Cette longue nouvelle, intitulée Nouveau modèle ou également Seconde variété et parue en mai 1953, nous plonge dans un contexte post-apocalyptique : la guerre entre américains et soviétiques a finalement éclaté, l’URSS a rayé de la carte l’Amérique du Nord dont les survivants ont été se réfugier sur une Base lunaire secrète. Mais les forces américaines ont renversé le rapport de forces grâce à une nouvelle technologie militaire, les Griffes : ce sont de petits robots automatisés qui sont programmés pour détruire toute vie humaine avec leurs dents acérées ; elles se suivent en masse, et il suffit qu’une d’entre elle rentre dans un bunker pour en décimer tout le bataillon ; elles savent se réparer elles-mêmes, et leur production a été elle aussi automatisée sous terre. Lire la suite

Un self-made man, de Robert Heinlein (1941)

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Robert Heinlein semble avoir choisi le motif classique du voyage temporel en se fixant pour objectif de le pousser jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, déjà dans cette longue nouvelle, parue sous le titre original « By his bootstraps » en 1941, et traduite en français dans le « livre d’or » consacré à Robert Heinlein.

pp5102 Lire la suite