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« Est arrivé un jour où la fiction n’a pas suffi. » (p.15)

Après Yirminadingrad et Lisa Tuttle, voici la nouvelle parution des éditions Dystopia. Comment le présenter, sans le trahir dès la première phrase ? Un texte qui ose questionner les catégories, de genre en particulier. C’est déjà ça, mais c’est trop peu. Où le ranger, sur quelle étagère ? Essai, témoignage, confession ? Quel serait le bon terme ?

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De fiction en tout cas, il n’est pas question. Quand Mélanie Fazi dit « Je », c’est elle-même qui parle et s’expose, sans intriguer en coulisses. Elle choisit de partager avec nous son enquête intime sur la « juste » façon de se laisser (ou pas) catégoriser. Pas seulement dans son genre, dans sa sexualité ou son asexualité, mais dans la construction d’une identité forcément complexe qui s’est d’abord ébauchée sur le sentiment de ne pas suffisamment ressembler à ce que les autres veulent que l’on soit. Les pressions tacites pour « être une femme », avec la prescription du désir ad hoc. Sous le couvert des meilleures intentions, l’obligation sociale de reconduire le seul schéma possible : chercher un.e partenaire, vouloir cohabiter, faire famille à son tour, parce que c’est censé être la seule façon humaine de s’accomplir, parce que tout autre désir, ou non-désir, sera forcément méconnu, et jugé comme un épisode d’excentricité qui finira bien par passer.

Mais attention à la tentation de l’essai théorique, car il n’en est pas non plus question. Si Mélanie ne met en scène aucun de ses doubles de fiction, c’est elle-même qu’elle tente d’exposer dans sa singularité, dans les méandres de sa propre lutte contre ce regard collectif qui veut que chacun rentre dans la bonne case. Plutôt que de vouloir nous donner des leçons, elle se raconte pour s’étudier avec une profonde humilité. Romancière et auteure de nouvelles fantastiques, elle décrypte dans son oeuvre des ambiances, des non-dits qui prennent bien plus de sens à ses propres yeux à présent. Elle expose sa fragilité en nous rappelant, à nous autres lecteurs, que nous participons sans doute aussi quotidiennement à ce projet général de catégorisation de chacun. Alors, tu as rencontré quelqu’un ? Ça ne doit pas être facile, de vivre seul.e ! La violence tacite exercée par ceux qui ne croient qu’à la communauté des biens et des intérêts, sanctifiée par une ribambelle de petits coeurs quotidiens.

Mais, dans ces mots et ces impressions qui surgissent à la lecture, s’agit-il toujours bien d’elle, ou ne lui renvoyons-nous pas en miroir l’écho de ce qu’elle remue en nous ?
C’est ça, l’effet que provoque le texte de Mélanie : elle nous force à sortir du bois à notre tour, à nous exposer dans notre façon de la lire, de la comprendre, si tant est que nous y arrivions vraiment. Dès que nous devons mettre des mots sur ce qu’elle nous a écrit, ce n’est pas un simple commentaire oisif où toute tentative de description est d’avance vouée à l’échec, c’est déjà une correspondance silencieuse qui s’engage, entre elle qui se comprend un peu mieux et moi qui ne peux réellement la/me comprendre qu’en renonçant à la/me caser sous une étiquette commode.

Ce n’est pas une fiction. Ni un essai, ni un simple témoignage, ni à proprement parler une confession. C’est déjà un peu d’elle, qu’elle veut bien partager : c’est un délicat tissu de mots qui dénonce le poids social des mots, et qui suscite l’envie de lui répondre sans nous réduire, nous toutes et tous, à un seul mot.

« J’existe » est la première étape. » (p.76)

Un livre unique en son genre, fin et troublant, juste et nécessaire, à qui Stéphane Perger a réussi à offrir un écrin de toute beauté.

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